« Écoutez-moi, ma chère, mon adorée Valentine, dit-il de sa voix mélodieuse et grave, les gens comme nous, qui n'ont jamais formé une pensée dont ils aient eu à rougir devant le monde, devant leurs parents et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le coeur l'un de l'autre à livre ouvert. Je n'ai jamais fait de roman, je ne suis pas un héros mélancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans paroles, sans protestations, sans serments, j'ai mis ma vie en vous; vous me manquez et vous avez raison d'agir ainsi, je vous l'ai dit et je vous le répète; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du moment où vous vous éloignez de moi, Valentine, je reste seul au monde. Ma soeur est heureuse près de son mari; son mari n'est que mon beau-frère, c'est-à-dire un homme que les conventions sociales attachent seules à moi; personne n'a donc besoin sur la terre de mon existence devenue inutile. Voilà ce que je ferai: j'attendrai jusqu'à la dernière seconde que vous soyez mariée, car je ne veux pas perdre l'ombre d'une de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car enfin d'ici là M. Franz d'Épinay peut mourir, au moment où vous vous en approcherez, la foudre peut tomber sur l'autel: tout semble croyable au condamné à mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du possible dès qu'il s'agit du salut de sa vie. J'attendrai donc, dis-je, jusqu'au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remède, sans espérance, j'écrirai une lettre confidentielle à mon beau-frère, une autre au préfet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au coin de quelque bois, sur le revers de quelque fossé, au bord de quelque rivière, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils du plus honnête homme qui ait jamais vécu en France. »
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- Alexandre Dumas (auteur)