Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe.🔗
ROXANE🔗
(sans se retourner)🔗
(Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie): Ah ! ces teintes fanées. . . Comment les rassortir ? (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie): Depuis quatorze années, Pour la première fois, en retard !🔗
Qu'est-ce que je disais ?. . .🔗
CYRANO🔗
(qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie, contrastant avec son visage)🔗
Oui, c'est fou !
J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .🔗
ROXANE🔗
Par ?. . .🔗
CYRANO🔗
Par une visite assez inopportune.🔗
ROXANE🔗
(distraite, travaillant)🔗
Ah ! oui ! quelque fâcheux ?🔗
CYRANO🔗
Cousine, c'était une
Fâcheuse.🔗
ROXANE🔗
Vous l'avez renvoyée ?🔗
CYRANO🔗
Oui, j'ai dit:
Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
Jour où je dois me rendre en certaine demeure;
Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !🔗
ROXANE🔗
(légèrement)🔗
Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir:
Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.🔗
CYRANO🔗
(avec douceur)🔗
(Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit signe de tête.)🔗
Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.🔗
ROXANE🔗
(à Cyrano)🔗
Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?🔗
CYRANO🔗
(vivement, ouvrant les yeux)🔗
(Avec une grosse voix comique): Sœur Marthe ! Approchez ! (La sœur glisse vers lui): Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !🔗
Si !🔗
SŒUR MARTHE🔗
(levant les yeux en souriant)🔗
(Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement): Oh !🔗
Mais. . .🔗
CYRANO🔗
(bas, lui montrant Roxane)🔗
(D'une voix fanfaronne. Haut): Hier, j'ai fait gras.🔗
Chut ! Ce n'est rien !--🔗
SŒUR MARTHE🔗
(A part): C'est pour cela qu'il est si pâle ! (Vite et bas): Au réfectoire Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?🔗
Je sais.🔗
CYRANO🔗
Oui, oui, oui.🔗
SŒUR MARTHE🔗
Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !🔗
ROXANE🔗
(qui les entend chuchoter)🔗
Elle essaye de vous convertir ?🔗
SŒUR MARTHE🔗
Je m'en garde !🔗
CYRANO🔗
(Avec une fureur bouffonne): Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi ! Tenez, je vous permets. . . (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver): Ah ! la chose est nouvelle ?. . . De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.🔗
Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . .🔗
ROXANE🔗
Oh ! oh !🔗
CYRANO🔗
(riant)🔗
Sœur Marthe est dans la stupéfaction !🔗
SŒUR MARTHE🔗
(doucement)🔗
(Elle rentre.)🔗
Je n'ai pas attendu votre permission.🔗
CYRANO🔗
(revenant à Roxane, penchée sur son métier)🔗
Du diable si je peux jamais, tapisserie,
Voir ta fin !🔗
ROXANE🔗
(A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)🔗
J'attendais cette plaisanterie.🔗
CYRANO🔗
Les feuilles !🔗
ROXANE🔗
(levant la tête, et regardant au loin, dans les allées)🔗
Elles sont d'un blond vénitien.
Regardez-les tomber.🔗
CYRANO🔗
Comme elles tombent bien !
Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
Comme elles savent mettre une beauté dernière,
Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !🔗
ROXANE🔗
Mélancolique, vous ?🔗
CYRANO🔗
(se reprenant)🔗
Mais pas du tout, Roxane !🔗
ROXANE🔗
Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
Ma gazette ?🔗
CYRANO🔗
Voici !🔗
ROXANE🔗
Ah !🔗
CYRANO🔗
(de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur)🔗
Samedi, dix-neuf:
Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette
Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
On a pendu quatre sorciers; le petit chien
De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .🔗
ROXANE🔗
Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !🔗
CYRANO🔗
Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.🔗
ROXANE🔗
Oh !🔗
CYRANO🔗
(dont le visage s'altère de plus en plus)🔗
(Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)🔗
Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque !
Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui;
Et samedi, vingt-six. . .🔗
ROXANE🔗
(surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se levant effrayée)🔗
(Elle court vers lui en criant): Cyrano !🔗
Il est évanoui ?🔗
CYRANO🔗
(rouvrant les yeux, d'une voix vague)🔗
(Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil): Non ! non ! je vous assure, Ce n'est rien ! Laissez-moi !🔗
Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . .🔗
ROXANE🔗
Pourtant. . .🔗
CYRANO🔗
C'est ma blessure
D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .🔗
ROXANE🔗
Pauvre ami !🔗
CYRANO🔗
(Il sourit avec effort): C'est fini.🔗
Mais ce n'est rien. Cela va finir.🔗
ROXANE🔗
(debout près de lui)🔗
(Elle met la main sur sa poitrine): Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant Où l'on peut voir encor des larmes et du sang ! (Le crépuscule commence à venir.)🔗
Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,🔗
CYRANO🔗
Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
Vous me la feriez lire ?🔗
ROXANE🔗
Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?🔗
CYRANO🔗
Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .🔗
ROXANE🔗
(lui donnant le sachet pendu à son cou)🔗
Tenez !🔗
CYRANO🔗
(le prenant)🔗
Je peux ouvrir ?🔗
ROXANE🔗
(Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)🔗
Ouvrez. . .lisez !. . .🔗
CYRANO🔗
(lisant)🔗
Roxane, adieu, je vais mourir !. . .🔗
ROXANE🔗
(s'arrêtant, étonnée)🔗
Tout haut ?🔗
CYRANO🔗
(lisant)🔗
C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
Mes regards dont c'était. . .🔗
ROXANE🔗
Comment vous la lisez,
Sa lettre !🔗
CYRANO🔗
(continuant)🔗
. . .dont c'était les frémissantes fêtes,
Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
J'en revois un petit qui vous est familier
Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .🔗
ROXANE🔗
(troublée)🔗
(La nuit vient insensiblement.)🔗
Comme vous la lisez,--cette lettre !🔗
CYRANO🔗
Et je crie:
Adieu !. . .🔗
ROXANE🔗
Vous la lisez. . .🔗
CYRANO🔗
Ma chère, ma chérie,
Mon trésor. . .🔗
ROXANE🔗
(rêveuse)🔗
D'une voix. . .🔗
CYRANO🔗
Mon amour !. . .🔗
ROXANE🔗
(Elle tressaille): Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois ! (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre.--L'ombre augmente.)🔗
D'une voix. . .🔗
CYRANO🔗
Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .🔗
ROXANE🔗
(lui posant la main sur l'épaule)🔗
(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains): Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !🔗
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.🔗
CYRANO🔗
Roxane !🔗
ROXANE🔗
C'était vous !🔗
CYRANO🔗
Non, non, Roxane, non !🔗
ROXANE🔗
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !🔗
CYRANO🔗
Non, ce n'était pas moi !🔗
ROXANE🔗
C'était vous !🔗
CYRANO🔗
Je vous jure. . .🔗
ROXANE🔗
J'aperçois toute la généreuse imposture:
Les lettres, c'était vous. . .🔗
CYRANO🔗
Non !🔗
ROXANE🔗
Les mots chers et fous,
C'était vous. . .🔗
CYRANO🔗
Non !🔗
ROXANE🔗
La voix dans la nuit, c'était vous !🔗
CYRANO🔗
Je vous jure que non !🔗
ROXANE🔗
L'âme, c'était la vôtre !🔗
CYRANO🔗
Je ne vous aimais pas.🔗
ROXANE🔗
Vous m'aimiez !🔗
CYRANO🔗
(se débattant)🔗
C'était l'autre !🔗
ROXANE🔗
Vous m'aimiez !🔗
CYRANO🔗
(d'une voix qui faiblit)🔗
Non !🔗
ROXANE🔗
Déjà vous le dites plus bas !🔗
CYRANO🔗
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !🔗
ROXANE🔗
Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées !
--Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?🔗
CYRANO🔗
(lui tendant la lettre)🔗
Ce sang était le sien.🔗
ROXANE🔗
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
Se briser aujourd'hui ?🔗
CYRANO🔗
(Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)🔗
Pourquoi ?. . .🔗